Disons-le, certaines tâches sont des nécessités. Elles nous
conduisent à fréquenter des lieux où ce qu’on y fait dépasse ce pourquoi on s’y
est rendu.
Il en est un, pratique, organisé, où nous nous rendons
régulièrement en adoptant une conduite et une tenue qui semblent convenir à
l’endroit, tel qu’il est conçu et tel qu’il s’utilise.
Nous ne sommes pas seuls à venir et c’est justement là
que cela devient intéressant.
Lorsque l’on se trouve sur place, il faut toujours
composer avec la configuration de l’espace et assez souvent attendre, ce qui
donne du temps pour observer le microcosme.
On ne manque pas d’être frappé d’abord par ce qui se
distingue de notre façon de faire, disons notre « méthode ».
L’œil est attiré, l’esprit s’aiguise, il s’agit de
comprendre des différences, d’imaginer à quoi elles tiennent. On repère aussi
des similarités, une certaine parenté si ce n’est confraternité dans
l’approche, et l’on se sent moins seul...
Sur le matériel, la remorque y est l’arme absolue, pour
celles et ceux qui la maîtrisent du petit doigt sur le volant, en marche
arrière, mais ... l’arme peut se retourner contre son utilisateur.
Si celui-ci est peu habitué à la manœuvrer, arrimée ou
détachée, il s’expose presque immanquablement à la tendresse humaine : des regards
noirs qui le transpercent, lui à qui
l’on reproche d’encombrer et de faire perdre du temps.
Encore une remorque mal placée.
La bâche est soit un substitut soit un complément à la
remorque très communément utilisé, que l’on possède un véhicule utilitaire ou
pas.
Et elle peut donner lieu à de magnifiques envolées, pas
forcément prévues certes, mais qui confèrent un lyrisme insoupçonné aux déchets
verts éparpillés hors de la benne (bien sûr) parce que la bâche a cédé, crevé ou
était mal ficelée...
Le même phénomène très mystérieux est observable pour les
sacs poubelles indéchirables.
Enfin puisque nous abordions les fameux déchets verts,
vous pourrez peut-être -si vous êtes chanceux- observer un jour un quidam vider
dans la benne sa remorque d’herbe coupée ... à la fourche.
Le diable est dans les détails.
Ne parlons pas des poubelles, seaux et caisses de tous
acabits, parfois entassés précairement par l’éco-citoyen qui, de plus très
pressé, empile le tout inconsidérément et finit par consacrer un peu de sa vie
précieuse à tout ramasser (en tout cas je l’espère bien) alors qu’il pensait
déjà avoir la main sur la clé de contact pour redémarrer son véhicule.
Les méthodes pour éjecter sont variables, en solo, à deux
et parfois plus.
On reconnaît bien vite les gens rôdés. On reconnaît aussi
les tenants sans doute involontaires d'une qualification "pas débrouillés"... ou autre.
Il y a ceux qui viennent avec leurs gamins, dont je ne
suis pas convaincu que ce soit pour éveiller les consciences quand on les voit
courir et faire les cons partout. Passons.
Certains usagers garent leur bagnole en plein milieu et
font tout à la main.
Je ne suis pas certain qu’ils prennent garde à ne pas se
faire éborgner et songent à anticiper les coups de portière mal placés.
Selon leur niveau d’équipement, variante : il arrive que
ce soit remorque à la main.
Pas moins.
Et ça peut confiner au chef d’œuvre, car ces génies sont
aussi des chercheurs : alors ça, c’est quoi, ça va où, et où peut bien se
trouver la benne ?
C’est évidemment mieux s’ils le font pièce par pièce ce
qui prouve indiscutablement qu’ils sont partis la veille. Et vous comprendrez
que je ne veux pas entendre parler du chargement de leur véhicule.
C’est avec eux qu’on se prend à penser résolument à des
calculs idiots mettant en relation la masse et la nature du chargement avec le
temps passé sur le site.
On ne les remerciera jamais assez.
Il est vrai que deux heures pour un vieux tasseau pourri
et trois branches d’arbuste n’est pas à la portée du premier venu.
Plutôt du dernier parti.
J’éprouve toutefois une tendresse pour ces
minutieux : ils sont si loin des flemmards égoïstes qui balancent tout et
n’importe quoi dans la même benne.
Sur la tenue, en toutes saisons, si j’y vais en très très
négligé (sic) cela n’a rien à voir avec le fait que je n’aurais pas eu le temps
de me changer.
Non, c’est juste l’exacte et identique tenue avec
laquelle j’ai chargé la voiture : un short ou un pantalon pourri, tâché,
souvent déchiré, un tee-shirt de la même eau (?), des baskets de chacal ou des
grolles à grosse semelle et puis quand même une paire de gants.
Bon, j’avoue, pas de cravate.
Cela met en avant mon côté caméléon qui permet que je me
faufile incognito pour gagner des places à la benne. Faut juste que je fasse gaffe à ne pas me faire jeter dans une benne parce qu'on m'aurait pris pour un déchet. La déchetterie est une jungle, et la merde un combat.
Pour revenir aux tendances vestimentaires, en touchant à
nouveau les rivages de l’insondable et de l’étrange, lorsque j’aperçois la
tenue disons proprette ou bien mise, si ce n’est tirée à quatre épingles qui ne
seront même pas jetées, de certains éco-citoyens venus jeter ce qu’ils sont
venus jeter, je me demande
a)
d’où ils tiennent le fameux « dress code »,
b)
pourquoi je ne suis pas au courant,
c)
dans quelle tenue ils évoluent par ailleurs en temps
« ordinaire »,
d)
ce qu’ils mettent en temps exceptionnel, soirées, fêtes,
voire mariages, enterrements.
e)
Suis-je vraiment à la déchetterie ?
Mes amis, je vous le dis, la richesse vient de là, cette
diversité avec son alliée, la surprise,
constamment possible. On s’ennuierait pas mal si on s’en tenait comme
moi au BCBG (bien crade bien galeux)... non ?
Enfin on ne peut passer sous silence ce que l’on voit et
ce que l’on trouve.
C’est un reflet particulièrement cruel de ce qui régit
notre société et nous ronge : « j’achète/je jette » en passant
par « j’utilise, j’use, je casse », avec un détour par « j’ai
plus la place, ça ne me plaît plus, j’ai plus envie », sans oublier le triste constat « je ne
sais pas, je ne veux pas savoir, j’ai la flemme d’aller chez Emmaüs ou au dépôt
de récupérateurs du coin ». Individualisme roi.
Et réparer semble un mot oublié, une tâche inutile, une perte de temps ?
Et que dire lorsque échanger, donner ou mettre à disposition...
librement -sans passer par le nerf de cette guerre qui use- peut désormais faire courir le risque de paraître ... suspect, mais oui !
Et puis j’ai trop souvent l’impression, par exemple, que certains
se débarrassent de leur cafetière électrique parce qu’ils n’ont plus de café.
Forcément, ça rend perplexe... Un peu comme si, de retour, ayant ramené mes poubelles et
mes bâches, j’avais tapé ce texte en oubliant de retirer mes gants.