J'ai lu quelques pages à propos de Pierre Dhainot, poète auquel je suis arrivé -ne me demandez plus comment- par la piste Supervielle...
Quelques extraits que j'ai plaisir à partager (sous un titre de billet malicieux si je pense au jour d'aujourd'hui.)
A travers les commencements (…)
Que signifie le geste même de commencer ?
Nous n'avons pas
de trop de tout un poème pour que la question se ranime.
La voix commande, c'est elle qui choisit les mots en
fonction de ce qu'elle a de plus singulier, l'ampleur ou l'étroitesse
du souffle, l'accent, le rythme...
Elle ne le fait pas pour s'en emparer : ils
prennent chair comme elle prend chair.
Et nous lirons leur poème comme si les
mots venaient d'une langue étrangère que notre propre voix ne cesse de
découvrir et de comprendre.
Lumière du poème qui ne s'inquiète pas de savoir s'il fait
nuit, s'il fait jour.
Nous fier à l'acte de marcher ou de parler, nous fier à
l'inconnu.
Paroles de vie, quoi qu'il arrive.
Ce que serre la paume et qu'elle réchauffe, ce que le
caillou arrondit, il ne faudrait plus dire paume et caillou : le
poème emploie les noms communs, qu'il rend nouveaux, méconnaissables, les noms
de l'échange.
Aussi rigoureuse que possible, l'association des mots d'un
poème, rien ne semble laissé au hasard, mais ce qui fera qu'un lecteur y
pénètre est imprévisible, plus imprévisible sa lecture.
Elle ressemble au vent
parmi les branches, l'arbre est immuable, toujours neuf.
Poème plus lucide que nous, il a changé la cible en
seuil.
La marche a-t-elle engendré ce poème ? Il n'entretient aucun
rapport avec ce que nous avons vu ou entendu, mais nous saurons qu'il a été
mené à bien si nous retrouvons notre envie de marcher, si nous la retrouvons
plus ardente.
L'air à l'avant du poème aussi réel pour la voix, aussi
rugueux, que pour la main l'écorce ou le grain des pierres.
(c) Pierre Dhainot
Bribes
« Une parole indispensable / ne voile rien de ses balbutiements, ne se tourmente pas / de nous survivre, exalte l’ombre, y trouve / un second souffle et collabore à l’invisible / avec le bruit véhément du feuillage »
(c) Pierre Dhainot
Paroles dans l’approche (L’Arrière-pays éd.)
Extrait de discours 2010
à la réception du prix de littérature Jean Arp
(...) Je ne me fie ou plutôt le poème ne se fie qu’à certaines expressions que je n’ai pas cherchées, venues à l’improviste dans ces moments de distraction ou de détente, disons : entre deux portes, ou dans les minutes qui précèdent le sommeil, parfois qui lui succèdent. (Sur ce point, je le note en passant, je suis resté proche du surréalisme de ma jeunesse.)
Ces expressions, seraient-elles liées à des événements ou à des lieux de l’existence quotidienne, me surprennent par leur étrangeté, et parce qu’elles sont lacunaires, elles m’obsèdent, elles ne me lâcheront pas tant que je ne les aurai pas reprises.
Trouver, selon des affinités de sens comme de sons dont je ne connais pas le code, le rythme et le ton qui leur feront dire ce qu’elles ont à dire, en cela consiste le travail du poème.
Le travail dans la double acception de ce nom, un effort, une parturition. Il faut que je me tienne à l’écoute, être la vigilance même, et à la fois intervenir le moins possible. Il est si tentant, si commode d’orienter, d’interpréter, de nous ajouter.
Ce qui importe, ce qui importe uniquement, que naisse le poème. Dans cette perspective il va de soi que je me sers de mes souvenirs et de mes rêves, jamais cependant je ne les évoque pour eux-mêmes, s’agirait-il des plus chers, et du reste, à peine l’écriture les a-t-elle intégrés qu’elle les transforme, ils vont du connu, de ce que je croyais connaître, à l’inconnu.
Le poème serait vain s’il ne nous faisait entrer dans cette dimension où nous n’avons plus de repères. (...)
(c) Pierre Dhainot
(...) Le Journal des bords
nous ouvre le plus intime de l’atelier de l’écrivain : le sens même d’une
esthétique, qui est tout aussi bien une éthique :
« Écouter, écouter jusqu’à ce que nous
ne puissions plus dire “le silence” , jusqu’à ce que le silence
soit aussi sensible que la rumeur des vagues. » « L’écriture, la seule
tolérable, celle qui veut tout, celle qui admet qu’elle n’est pas tout, comme
la vie, la seule acceptable, lorsqu’elle comprend que chaque jour elle doit
renaître, vaincre les puissances d’inertie, se rendre moins avare. Ainsi
l’écriture et la vie sont-elles solidaires, elles s’entraident, elles se
tournent vers le même horizon. »
Quel horizon ?
Là encore, par humilité, par souci de justesse, Dhainaut
préfère laisser le mot en suspens :
« Le poème dit l’arbre ou la vague, et ce à quoi il nous
ouvre, nous n’avons plus de noms pour le désigner. »
(c) Pierre Dhainot