Les attaques répétées des
derniers jours avaient beaucoup affaibli le fief. Certains vassaux n’étaient
plus qu’ombres enfuies, courant encore pendant que d’autres, fourbes,
agissaient pour rafler la mise. Brigands, voleurs et autres assassins faisaient
la loi dans les forêts alentour en véritables bourrins des bois. Ne manquaient
que les loups. Les bandes armées, à la solde des félons, agressaient la
forteresse par vagues. Les assaillants essayaient d’asséner d’incessants
assassinats aux assiégés asthmatiques asservis.
Et une terreur poisseuse
transpirait au-dessus des douves.
Au contraire des veuves et des
orphelins, les preux chevaliers de jadis appartenaient à un temps révolu.
Désormais tristes pleutres, fieffés poltrons, pauvres couards, à cent lieues de
riposter, ils s’entassaient au château, se pensant sottement à l’abri derrière
les remparts, murailles protectrices qui ne feraient pourtant pas longtemps
illusion. Ils y côtoyaient d’autres réfugiés, baladins immobiles, musiciens
silencieux. Ils n’avaient pas réalisé que certains s’étaient déjà enfuis,
bouffons sans roi et troubadours sans sac, ou bien étaient très morts, comme le
forgeron. Les marchands quant à eux avaient préféré quitter le temple. Les soldats
avaient déserté le chemin de ronde, les ordres donnés étant de monter la garde
devant la salle où la châtelaine et les dames de compagnie avaient été
consignées.
Un parfum d’hallali imminent
imprégnait l’enceinte.
Le palefrenier ne sortait plus
les chevaux. Les serfs étaient cantonnés en famille dans les écuries. Les
vaches n’étaient pas pour autant aux champs.
Tous
suintaient de trouille devant les déferlantes ennemies y compris le maître des
lieux, sieur dont nul ne savait l’endroit exact où il se tenait, abattu sans
doute par les trahisons et les lâchetés. A compter de ce jour-là, irrémédiablement, le seigneur et sa lignée vécurent au temps des châteaux faibles.