Perdu.
L’auteur avait perdu son personnage principal.
Un drame au beau milieu de l’écriture de son futur livre.
Etait-ce une fuite ? Celle du personnage qui échappe à son auteur par mesure
de rétorsion, pour faire payer de n’être pas vraiment traité en héros dans le
récit ? A moins qu’une velléité d’indépendance, de liberté ne l’ait saisi,
tel un pied de nez décoché par celui se sachant condamné au bout de trois cents
pages ?
Ou peut-être rien de tout cela.
Cette perte, quelle qu’en soit la cause, avait
passablement égaré l’auteur et l’avait troublé beaucoup plus qu’il ne l’aurait
admis.
Son « héros » était-il tombé ?
Se penchant sous la table de travail à sa recherche, l’auteur
ramassa avec surprise quelques mots tombés, deux verbes dont un conjugué, un
nom propre étranger (personne ? lieu ?) dont il n’avait aucun
souvenir et deux noms singuliers. Allumette. Fil.
Après s’être frotté le crâne
pour atténuer un retour à la station assise un peu brutal, l’auteur se creusa la tête et parvint à
relier seulement trois des cinq mots à deux de ses précédents romans. Cela ne
le remit pas pour autant sur la piste de son héros de papier perdu,
l’introuvable.
L’auteur poursuivit malgré tout l’écriture de ce roman
qui prenait un tour étrange. En un même rituel chaque matin, espérant un peu
secrètement un retour de cet insaisissable ingrat, il rédigeait, obstinément,
comme plongé dans le brouillard, privé de repères.
Et l’inattendu se produisit : il parvint au bout et ce
fut l’heure d’une ultime relecture.
Non seulement le héros était toujours «porté disparu »
mais d’autres phénomènes s’étaient produits.
Modifications. Déstructuration. Des mots, là encore,
manquaient, plusieurs pages étaient totalement vierges, certaines ne
contenaient qu’une ligne… Des ellipses absconses s’étaient invitées. Comme si
la forme avait subi une lame de fond.
L’auteur, interdit, décida de ne rien changer, comme s’il
acceptait ce qui s’était « passé » et renonçait à savoir…
Il expédia son ouvrage à l’éditeur.
Il s'était résolu à le nommer "Sans Titre".
Aux dernières nouvelles, ton personnage aurait rejoint Icare.
RépondreSupprimerJe ne l'ai point lu - sans doute un des rares dans l'oeuvre- et je vais m'y pencher !
SupprimerCes imprévus déroutent, certes. L’imagination s'y engouffre et fait le reste!
RépondreSupprimerNous y sommes !
Supprimer« (…) Mais, s'il le faut pour le déroulement de l'intrigue, que l'un des héros prononce un jugement, réfléchisse, nous nous trouvons tout à coup en face de l'arbitraire : le personnage échappe à son auteur. Il se singularise. Nous devrons donc admettre qu'un facteur le composant sera - après coup - décelé par l'auteur. » - Jean Genet, Querelle de Brest
RépondreSupprimerQuand on commence à se coltiner le texte, une certaine réversibilité s'organise, souterraine, qui (ré)alimente et (ré)génère le fil des idées par ce qui est déjà là et semble doué de vie propre...
SupprimerOui, c'est un fait que connaissent bien les gens qui écrivent de la fiction : le moment où le personnage nous échappe, fait sa vie et parfois, nous réinvente, nous... J'aime bien l'idée de réversibilité souterraine. Et, oublié de le dire, j'ai - évidemment - bien aimé Lost 1, de la veine Mr K, de la pure ;-)
SupprimerCette affaire de réversibilité, j'appelle ça le "travail d'équipe" ! Et puis ça coupe court aux bêtises sur l'inspiration ou la page blanche !
Supprimerfranchement géniale cette idée ! L'auteur s'en est bien sorti, d'ailleurs ;)
RépondreSupprimerPas trop mal,dirons-nous, sachant que la clé //c'est-à-dire ce que j'ai tenté de faire en répondant à un axe/une idée précis(e) pour écrire cela// n'est pas unique et que différentes interprétations sont à mon avis possibles !
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