Perdu.
Le
personnage principal avait perdu son auteur.
Un drame
en plein milieu de l’histoire prévue pour raconter ses plus beaux
exploits.
Etait-ce
une fuite de l’auteur, faux frère ou mauvais père, lâchant lâchement son
personnage en rase campagne, en une vile mesure de rétorsion pour lui faire
payer d’être toujours tellement plus fort et tellement si mieux que lui ?
Etait-ce
une velléité d’indépendance, de liberté qui l’avait saisi, un pied de nez
décoché au héros par celui qui tient les manettes mais se sait condamné à
produire trois cents pages ?
Ou rien
de tout cela ?
Cette
perte de l’auteur, quelle qu’en soit la cause, avait notablement égaré le
personnage principal, occasionnant des effets secondaires.
Troublé
dans sa chair de héros indomptable et surpuissant, il n’avait -ironique
paradoxe – aucunement l’habitude d’être totalement livré à lui-même. Cela le
laissait désemparé.
Il se
questionnait. Et si l’auteur avait été victime d’une mauvaise chute ?
Faisant
le point, il se pencha sur le chapitre 7, en cours d’écriture.
Le héros
rabougri y ramassa trois mots épars, un rebondissement et deux péripéties,
surpris qu’ils ne lui évoquent rien.
Déambulant
dans le récit, il quitta distraitement la marge en page 86, en un pas de côté
presque fatal : il chuta lourdement.
Se
frottant les coudes, réajustant son casque, le héros remonta sur son cheval en
prenant appui sur la reliure. Cela ne le remit ni en selle ni en piste pour
trouver la moindre trace de l’auteur perdu.
Le héros
poursuivit malgré tout son aventure, devenue un étonnant parcours sans
histoire.
Sa quête
prenait un tour étrange, le sentiment tenace de tourner en rond ne le quittait
plus, ne sachant plus que faire ou décider, privé des indices les plus
élémentaires. Il ne savait plus où il allait.
L’inattendu
pourtant se produisit.
Le héros
parvint au bout du chemin non sans avoir observé certains phénomènes.
Momifications, destructions, paroles tronquées, lieux improbables… Des
personnages manquaient, certains surgissaient de nulle part, le personnage
principal devenait de plus en plus inquiet pour son statut.
C’était
comme si l’informe avait surgi d’une lame de fond, comme si les éclipses de
lune était permanentes, comme si la ligue de l’improvisation avait pris le
pouvoir dans le brouillard du roman.
Le
personnage principal se changea peu à peu en héros malgré lui, acceptant sa
destinée plus qu’incertaine, renonçant à éclaircir le mystère en contemplant
les chapitres inachevés désespérément vierges.
Il
expédiait sans fin les affaires courantes.
Il se résolut à ne pas nommer
son cheval