lundi 16 novembre 2015

38 Irrésistible sans les oublis

Les mots 




Assis sur son banc par une brise légère, Léonard s’octroyait une petite pause dans cette vie de fous.
Juste quelques minutes, et après, promis, il irait la rejoindre.
Il voulait en profiter et il se mit à penser au tour inattendu que sa vie venait de prendre. Tellement fortuit, si imprévu.
Et comme il se sentait bien, là, tranquille alors que rien n’était plus comme avant et qu’il en était plus que satisfait. Heureux. 
Un soupir d’aise irrésistible lui vint à l’idée du commencement, de ce jour où il avait fait l’amour avec Adrienne en un bel après-midi d’été. Une rencontre inattendue.
Ils s’étaient croisés près du palais de justice. La nuit avait suivi. Ils étaient si bien tous les deux. Le réveil au petit matin, les premiers pas vers la cuisine. Il revoyait la corbeille de fruits, Gaétane qui épluchait son kiwi puis le découpait en petites lamelles. Elle trempait ensuite ses lèvres dans sa tasse. La théière lui apparut, un modèle japonais en fonte. Rouge. Il sentit que l’émotion montait d’un cran quand il repensa au couloir qui menait à la porte d’entrée de l’appartement. Il faisait frais et, de chaque fenêtre, on pouvait apprécier la lumière. Il se rappelait comment Rosemonde souvent s’y tenait nue, le surprenait, et le conduisait vers la chambre. Et la cafetière fumante des après-midis attendait dans la cuisine, avec sur la table deux tasses pleines à ras bord. C’était déjà une vieille habitude entre lui et Bérengère, rhabillés,  de prendre ce café, après. Les journées s’écoulaient sous le sceau de cette complicité, de leurs jeux et de leurs envies.
Comme une petite musique dont ils connaissaient la partition sans besoin de la consulter. Et que se disaient-ils, au fond ? Rien ou si peu. Se comprenant à demi-mot.
Ainsi Marceline n’évoquait plus jamais son passé difficile avec son lutteur de foire qui répétait -en la prenant pour une nouille- que le bortch aux boulettes de viande n’était pas bon pour les muscles.
Quant à Léonard, ça ne lui traversait même pas l’esprit.
Ils sentaient tous deux, l’un comme l’autre, qu’ils étaient passés à autre chose, qu’ils en étaient à eux. Que ne rien évoquer de leurs vies d’avant faisait partie de la liste des oublis de façon simple et commode, mais aussi presque naturelle. 
Le regard de Léonard se perdit quelques secondes dans un nuage. Décidément il ne regrettait rien.

- Monsieur Léonard, il va faire frais. Il est temps de rentrer maintenant.

10 commentaires:

  1. Quand le frais viendra, j'aimerais que les mêmes souvenirs me reviennent.

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    1. Faut juste qu'il fasse frais ?
      Et sont-ce des souvenirs ?

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  2. Avec le temps va tout s'en va... sauf les souvenirs, surtout ceux que l'on se crée ou que l'on embellit ou que...

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    1. Avec le temps frais s'entend, s'en vont, s'en viennent...

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  3. Léonard, il souffre de la maladie de... quoi déjà ?

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  4. "l'émotion montait d'un cran"...on comprend qu'à l'évocation de ce harem , Leonard soit un tant soit peu tendu

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    1. Léonard ne l'était pas (à cran).
      C'est juste par l'émotion qu'il éprouva ce jour-là que Léonard devint si ... tendu.

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  5. C'est très doux de juste être là, sans évoquer les/nos passés....

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    1. Apprécier l'instant, le moment juste pour ce qu'il est.

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