vendredi 12 décembre 2014

Merci monsieur !


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J’appartiens à une génération qui a subi l’influence de ces romanciers et qui a voulu, à son tour, explorer ce que Baudelaire appelait « les plis sinueux des grandes capitales ». Bien sûr, depuis cinquante ans, c’est-à-dire l’époque où les adolescents de mon âge éprouvaient des sensations très fortes en découvrant leur ville, celles-ci ont changé. Quelques-unes, en Amérique et dans ce qu’on appelait le tiers-monde, sont devenues des « mégapoles » aux dimensions inquiétantes. Leurs habitants y sont cloisonnés dans des quartiers souvent à l’abandon, et dans un climat de guerre sociale. Les bidonvilles sont de plus en plus nombreux et de plus en plus tentaculaires. Jusqu’au XXe siècle, les romanciers gardaient une vision en quelque sorte « romantique » de la ville, pas si différente de celle de Dickens ou de Baudelaire. Et c’est pourquoi j’aimerais savoir comment les romanciers de l’avenir évoqueront ces gigantesques concentrations urbaines dans des œuvres de fiction.
Vous avez eu l’indulgence de faire allusion concernant mes livres à « l’art de la mémoire avec lequel sont évoquées les destinées humaines les plus insaisissables. » Mais ce compliment dépasse ma personne. Cette mémoire particulière qui tente de recueillir quelques bribes du passé et le peu de traces qu’ont laissé sur terre des anonymes et des inconnus est elle aussi liée à ma date de naissance : 1945. D’être né en 1945, après que des villes furent détruites et que des populations entières eurent disparu, m’a sans doute, comme ceux de mon âge, rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l’oubli.
Il me semble, malheureusement, que la recherche du temps perdu ne peut plus se faire avec la force et la franchise de Marcel Proust. La société qu’il décrivait était encore stable, une société du XIXe siècle. La mémoire de Proust fait ressurgir le passé dans ses moindres détails, comme un tableau vivant. J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli. À cause de cette couche, de cette masse d’oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.
Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan.


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Vous l'aurez sans doute compris, il s'agit de la fin du discours de réception du Prix Nobel de Patrick Modiano. Vous pouvez le lire en entier ici .

Je n'entrerai pas dans les détails, je viens de lire quatre de ses romans : Une jeunesse, L'herbe des 
nuits, Dora Bruder (dont on ressort, à tout le moins, noué) et Le café de la jeunesse perdue.  
Pas d'artifices, beaucoup d'humilité. 
Entre la quête, la mémoire, le mystère, l'incertitude,  j'ai pris un immense plaisir à ces lectures. 
Comme une écriture qui cherche, qui ne sait pas. 
C'est très beau.

10 commentaires:

  1. Bonjour K, j'ai lu Dora Bruder tout récemment, mon premier Modiano: émouvant. Merci pour ce fragment de discours. J'ai entendu que Modiano avait parlé 40 minutes et je suis contente de savoir que ce discours va paraître. C'est bien que la littérature française soit mis à l'honneur de cette façon. Bonne journée.

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    1. A posteriori, j'ai trouvé que l'ordre de lecture que j'ai "adopté" (en réalité lié au hasard des disponibilités à la médiathèque) permet d'aborder favorablement Dora Bruder en s'immergeant avant dans le style Modiano.

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  2. Quatre, c'est bien! je n'en ai encore lu aucun, sans doute puis que vous êtes deux à en parler avec émotion, vais-je commencer par Dora Bruder...
    Beau discours dont pas mal d'extraits ont été entendus ou lus ici.
    Bonne soirée K.
    (Je vous avais tous perdus...mon feedly faisait des siennes...oh.)

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    1. J'en relirai avec plaisir, mais ultérieurement.

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  3. Zut, je croyais que c'était de vous ;)
    J'avais lu le discours de Modiano deux jours plus tôt. J'ai lu deux de ses livres, il y a dix ans et j'en garde ma fois un bon souvenir. Je devrais m'y remettre pour les vacances de Noël ;)

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    1. Pas d'erreur possible ;-)
      S'y remettre, oui, pareil pour moi dans le courant de 2015 sans doute !

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  4. Modiano bien sûr... Il fait partie des lumières qui, dans chaque siècle, brillent de loin en loin et nous signalent la continuité de l'art du roman. Je me rue à la bibli pour y revenir (seule lecture il y a bien longtemps Villa triste, souvenir d'un truc assez costaud dans sa simplicité du pt de vue romanesque, et d'avoir respiré un air littéraire un peu frais. Mais PM est d'une telle discrétion que son nom, peu cité par les médias (sauf lorsque les charognards s'abattent sur le Nobel), ne vient pas tout de suite à l'esprit. Bon, le siècle n'est pas foutu :-)
    Merci en tout cas pour ce remarquable fragment de discours, et le lien pour sa lecture globale.
    MH
    P.S. - Modiano se pose la question du "compte rendu littéraire" de l'existence en mégapole. Bolano dans "Les détectives sauvages", en donne un début d'idée à propos de Mexico.

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    1. Merci de me faire retourner chez Bolano que j'ai lu il y a un certain temps déjà.
      Les détectives sauvages, c'est pas rien, en plus !

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  5. Parmi ceux dont je dispose en numérique, j'ai "Le café de la jeunesse" et "Dora Bruber". Je m'en voudrais de rester si longtemps à l'écart d'un Nobel, un francophone voisin qui plus est. De quoi animer cette mémoire qui est certainement beaucoup moins aisée avec un société très en mouvement.

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  6. Belle conclusion, cher Christw ! Important, oui !

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