vendredi 24 mai 2013

Parage

PARAGE
Le chemin sans nom,
sans personne,
s’écoule entre des roches usées,
dés de cette partie immémoriale
que jouent sans cesse les éléments,
se prolonge par une plaine,
chaque pas
une légende de la géologie,
se perd dans une dune de reflets
qui n’est ni eau ni sable mais temps.

Il y a un arbre rosé, des herbes noires,
du sel dans les doigts de la lumière.
Le chemin
porte le soleil sur ses épaules.
Le ciel a accumulé des lointains
sur cette réalité qui dure peu.
Une flaque : jet de splendeurs.
Des yeux de tous côtés.
L’heure s’arrête
pour se voir passer entre des pierres.
Le chemin n’en finit pas d’arriver.


Octavio Paz 
... encore et toujours, une fois de plus... 

8 commentaires:

  1. K,
    Octavio Paz ! J'ai beaucoup aimé dans mes années de lycée, où je l'avais étudié en espagnol. Merci pour ce souvenir !

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    1. Pas de quoi ! Si mes souvenirs sont bons, je l'ai découvert vers la fin des années 80, j'étais sur mon "chemin de lecteur" !

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  2. Une dune de temps, un ciel qui accumule des lointains...que c'est beau...et encore et presque toujours dans la poésie littérature hispano-américaine, la nature qui tient le rôle principal.
    Merci K, je ne l'avais jamais lu en français, et j'ai l'impression de lire un superbe poème, différent.(mais c'est dans ma tête, la traduction est excellente!!!)

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  3. Merci Colo.
    Etonnantes images, la force et la fragilité, la permanence et l'éphémère.

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  4. De l'impact des lectures et de la poésie en particulier :

    A la découverte de ce merveilleux poème, je crus me rappeler un autre poème d'Octavio Paz. Or il s'agissait -confusion de ma part- de Neruda. Cherchant le poème en question, je pus constater que le recueil où je voulais le retrouver, Residencia en la Tierra, avait disparu purement et simplement de mon étagère à bouquins. Perte ? Larcin ? Prêt non rendu ? J'aimerais bien le retrouver celui-là, pas facile à dénicher en V.O.

    Heureusement, Internet (pour le pire et le meilleur) :

    UNIDAD

    Hay algo denso, unido, sentado en el fondo,
    repitiendo su número, su señal idéntica.
    Cómo se nota que las piedras han tocado el tiempo,
    en su fina materia hay olor a edad,
    y el agua que trae el mar, de sal y sueño.

    Me rodea una misma cosa, un solo movimiento:
    el peso del mineral, la luz de la miel,
    se pegan al sonido de la palabra noche:
    la tinta del trigo, del marfil, del llanto,
    envejecidas, desteñidas, uniformes,
    se unen en torno a mí como paredes.

    Trabajo sordamente, girando sobre mí mismo,
    como el cuervo sobre la muerte, el cuervo de luto.
    Pienso, aislado en lo extremo de las estaciones,
    central, rodeado de geografía silenciosa:
    una temperatura parcial cae del cielo,
    un extremo imperio de confusas unidades
    se reúne rodeándome.

    Désolée de ne pas disposer de la version française!

    Pourquoi ce poème de Neruda a-t-il surgi dans ma mémoire ? C'est qu'ils semblent provenir de paysages parents où l'on retrouve quelque chose d'élémentaire (qui est présent aussi dans le chef-d'oeuvre de Garcia Marquez "Cent ans de solitude") : une permanence du monde, la sagesse archaïque filtrée par les pierres, le sable, le temps... Pour ces deux poètes qui tiennent chacun le sud de leur demi-continent, il s'agit bien de l'élément-terre. C'est ce qui donne ce sentiment de parenté entre les deux textes : une poésie de la décantation lente, du sel désertique des lacs desséchés, "géographie silencieuse", écoulement du chemin "entre des roches usées", du "sel dans les doigts de la lumière" et, autant que je puisse me le permettre, "dans sa fine matière il y a l'odeur de l'âge, et l'eau qu'apporte la mer, de sel et de songe".

    MH de l'Appentis

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    1. Magistral et grandissime commentaire, je t'en remercie vivement !
      Pour Neruda, je l'ai ce recueil !
      "Résidence sur la terre" (poésie Gallimard avec une traduction de 1972 de Guy Suares.)

      Il y a quelque chose de dense, uni, déposé au fond,
      répétant son chiffre, son signe identique.
      Les pierres ont touché le temps, c’est évident,
      une odeur d’âge émane de leur fine matière,
      et de l’eau qu’amène la mer et du sel et du rêve.

      Une même chose m’entoure, un seul mouvement :
      le poids du minéral, la lumière de la peau,
      unis au son du même vocable : nuit
      l’encre des blés, de l’ivoire, des sanglots,
      des choses en cuir, en bois, en laine,
      vieillies, décaties, uniformes,
      se dressent autour de moi telles des parois.

      Je travaille sourdement, tournant sur moi-même,
      comme le corbeau sur la mort, le corbeau de deuil.
      Je réfléchis, isolé au milieu de longues saisons,
      central, cerné de géographie silencieuse :
      une température partielle tombe du ciel,
      un empire extrême d’unités confuses
      s’assemble en m’entourant.

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  5. Merci ! Ah, le bien que ça fait, de lire ces poèmes ... Il me semblait ce matin en piquant le texte, qu'il y avait une erreur de transcription sur le net : "la luz de la piel" et non "de la miel". La traduction française le confirme, ainsi qu'un vers manquant : "las cosas de cuero, de madera, de lana".

    Je le copie tout de suite, histoire de n'avoir pas tout perdu ! (mais tout n'est pas perdu : les déménagements servent aussi à ça : retrouver le bouquin qu'on n'avait pas rangé ici, mais là...

    Merci K pour ces poétiques interférences !

    MH

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    1. Toujours un plaisir ! Et le bien aussi, je confirme.
      Et le superbe "géographie silencieuse" a vraiment marqué ma journée...

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