vendredi 5 avril 2013

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J'ai grand plaisir à partager cette découverte, un poète portugais, Nuno Júdice avec un texte d'abord et une citation ensuite de son entrée en poésie. 

Marée

Je parcours les mers aux rivages
de papier ; dans les détroits couverts de brume,
je plie les dernières tempêtes de la mémoire. Je franchis
cet horizon fermé comme les yeux d'Adamastor,
déchirant la peau des tropiques jusqu'à trouver
le sang de la terre. Je me laisse porter par la lenteur
des rythmes, par la houle nonchalante des voyelles,
perdu dans l'immensité de la phrase.

Je reviens au poème. Je m'abrite sous d'infinies
strophes obscures ; je me heurte aux vers, ballotté
de tous cotés ; puis j'arrive dans ce couloir
où tu m'as attendu, et je vois ton image
se refléter encore sur le mur des mots, avec
l'écho lumineux qui naît de ton visage. « Viens
avec moi », je te dis, « trouver ce port où les bateaux
reviennent de leurs voyages silencieux, où des êtres
dépourvus d'yeux nous attendent qui nous offriront
leur abri de pierre ».

Là-haut, sur le sommet des dunes, j'ai dessiné 
une plage aux contours de tes lèvres,
le bruissement d'ailes qui traverse tes yeux
en un battement de paupières, et la marée montante
déferlant son drap d'écume blanche.

(c) Nuno Judice
In Géométrie variable 2012

Nuno Júdice né en avril 1949, en Algarve, à Mexilhoeira Grande, a grandi dans ce petit village du sud du Portugal, et il dit y avoir contracté, dès l'enfance, le virus poétique.
J'ai un souvenir d'enfance très précis : c'est un matin de décembre, très froid et très lumineux, comme il arrive chez moi, dans le Sud, sous le soleil d'hiver. Je suis assis dans l'escalier de la maison de ma grand-mère, et je lis un des livres que Noël m'a apporté : une adaptation pour enfants de l'Énéide.
(...) J'étais donc en bas de l'escalier, en lisant et, parfois, en regardant la rue, bien que le contraste entre l'obscurité de l'intérieur et la lumière du dehors m'empêchât de reprendre la lecture tout de suite. C'est peut-être dans cet intervalle, où j'étais obligé de me réadapter à l'intérieur de la maison, que la poésie a paru dans mon esprit : quelque chose qui lui ressemblait, en tout cas, a dû occuper ces instants de vacuité, et m'a poussé, un jour, bien avant l'adolescence, à écrire des vers dans un mouvement que j'avais moi-même quelque difficulté à comprendre.
(...) Il est vrai qu'au bas de l'escalier, dans le vestibule de la maison, j'étais à mon insu à la frontière de plusieurs mondes ; et, peut-être apprenais-je la façon de les mettre en contact, ce que seul peut faire le langage.
(In Un chant dans l'épaisseur du temps, préface de l'auteur © Poésie/Gallimard 1996, p.7 à 9)

8 commentaires:


  1. "la houle nonchalante des voyelles,
    perdu dans l'immensité de la phrase."
    ah voilà qui nous ramène à l'essence même de nos vies ;-)
    (tout le reste n'est que bruit et fureur)
    le plaisir est partagé !

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    1. Et tu m'en vois ravi.
      Dis-moi, au fait, Testa ???

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    2. Entendu dans un village de l'arrière pays niçois...élégance de ce quatuor , justesse des textes, belle scène,
      , juste un peu trop de guitare électrique à mon goût,(mais j'en pince pour giancarlo Bianchetti!)
      mon problème a été ...l'âge du public , parmi lequel nous faisions figure de très jeunes quinquas ;-)
      mais pas étonnant vu la salle, une médiathèque de province,
      le public parisien de l'européen ou turinois de la cité de la musique ou montpelliérain est ( un peu ) diffèrent, plus jeune quoi!
      j'aime pô sortir avec les vieux!
      heureusement que tu avais prévenu pour la berceuse, c'était la première qu'il nous faisait le coup...
      c'est un grand poète l'ami gianmaria,
      mon prochain concert, les Chinese man records où la pour le coup la moyenne d'age est inférieure à 20 ans et où on passera pour des vieux , mais je préfère!

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    3. Merci pour ces quelques mots.
      Plutôt d'accord avec ton sentiment sur la guitare électrique, sans me gêner pour autant.
      J'aime bien les lieux et structures, telle ta médiathèque par ex., qui me semblent coller à du vrai, et rassurent si besoin sur la curiosité des gens.
      Quant à l'âge du capitaine, je ne m'en préoccupe pas vraiment même si après réflexion je m'aperçois qu'en réalité les musiques auxquelles je vais assister opèrent la sélection d'elles-mêmes, même si je ne suis pas toujours le plus vieux dans la salle...
      ;-) ;-)

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  2. On ne déteste pas les incursions/excusions poétiques dans les Interférences ! On les goûte, même.
    Belle idée de juxtaposer le poème et le récit de l'expérience première, déterminante, du poète.
    L'A.S.

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    1. Essayons de dénicher quelques as, chère AS !
      Et tant que l'AS ne se lasse pas qu'as quête K ou d'as se pique ...

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  3. La mer comme le vestibule du port, "à la frontière de plusieurs mondes".
    Très beau, merci pour ce plaisir tout neuf pour moi!
    Voyons si online il y a d'autres poèmes aussi maritimes et bien tournés.
    Excellent weekend K.

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  4. Colo,pas de quoi, et... juste un échange de "bons procédés"
    ;-)

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