mardi 16 avril 2013

Commencer

J'ai lu quelques pages à propos de Pierre Dhainot, poète auquel je suis arrivé -ne me demandez plus comment- par la piste Supervielle...
Quelques extraits que j'ai plaisir à partager (sous un titre de billet malicieux si je pense au jour d'aujourd'hui.)

A travers les commencements  (…)

Que signifie le geste même de commencer ? 
Nous n'avons pas de trop de tout un poème pour que la question se ranime.

La voix commande, c'est elle qui choisit les mots en fonction de ce qu'elle a de plus singulier, l'ampleur ou l'étroitesse du souffle, l'accent, le rythme... 
Elle ne le fait pas pour s'en emparer : ils prennent chair comme elle prend chair. 
Et nous lirons leur poème comme si les mots venaient d'une langue étrangère que notre propre voix ne cesse de découvrir et de comprendre.

Lumière du poème qui ne s'inquiète pas de savoir s'il fait nuit, s'il fait jour.
Nous fier à l'acte de marcher ou de parler, nous fier à l'inconnu. 
Paroles de vie, quoi qu'il arrive. 

Ce que serre la paume et qu'elle réchauffe, ce que le caillou arrondit, il ne faudrait plus dire paume et caillou : le poème emploie les noms communs, qu'il rend nouveaux, méconnaissables, les noms de l'échange. 
Aussi rigoureuse que possible, l'association des mots d'un poème, rien ne semble laissé au hasard, mais ce qui fera qu'un lecteur y pénètre est imprévisible, plus imprévisible sa lecture. 
Elle ressemble au vent parmi les branches, l'arbre est immuable, toujours neuf. 
Poème plus lucide que nous, il a changé la cible en seuil. 

La marche a-t-elle engendré ce poème ? Il n'entretient aucun rapport avec ce que nous avons vu ou entendu, mais nous saurons qu'il a été mené à bien si nous retrouvons notre envie de marcher, si nous la retrouvons plus ardente. 
L'air à l'avant du poème aussi réel pour la voix, aussi rugueux, que pour la main l'écorce ou le grain des pierres. 
(c) Pierre Dhainot

Bribes 

« Une parole indispensable / ne voile rien de ses balbutiements, ne se tourmente pas / de nous survivre, exalte l’ombre, y trouve / un second souffle et collabore à l’invisible / avec le bruit véhément du feuillage » 
(c) Pierre Dhainot
Paroles dans l’approche (L’Arrière-pays éd.)

Extrait de discours 2010 
à la réception du prix de littérature Jean  Arp

(...) Je ne me fie ou plutôt le poème ne se fie qu’à certaines expressions que je n’ai pas cherchées, venues à l’improviste dans ces moments de distraction ou de détente, disons : entre deux portes, ou dans les minutes qui précèdent le sommeil, parfois qui lui succèdent. (Sur ce point, je le note en passant, je suis resté proche du surréalisme de ma jeunesse.) 
Ces expressions, seraient-elles liées à des événements ou à des lieux de l’existence quotidienne, me surprennent par leur étrangeté, et parce qu’elles sont lacunaires, elles m’obsèdent, elles ne me lâcheront pas tant que je ne les aurai pas reprises. 
Trouver, selon des affinités de sens comme de sons dont je ne connais pas le code, le rythme et le ton qui leur feront dire ce qu’elles ont à dire, en cela consiste le travail du poème. 
Le travail dans la double acception de ce nom, un effort, une parturition. Il faut que je me tienne à l’écoute, être la vigilance même, et à la fois intervenir le moins possible. Il est si tentant, si commode d’orienter, d’interpréter, de nous ajouter. 
Ce qui importe, ce qui importe uniquement, que naisse le poème. Dans cette perspective il va de soi que je me sers de mes souvenirs et de mes rêves, jamais cependant je ne les évoque pour eux-mêmes, s’agirait-il des plus chers, et du reste, à peine l’écriture les a-t-elle intégrés qu’elle les transforme, ils vont du connu, de ce que je croyais connaître, à l’inconnu. 
Le poème serait vain s’il ne nous faisait entrer dans cette dimension où nous n’avons plus de repères. (...)

(c) Pierre Dhainot



(...) Le Journal des bords nous ouvre le plus intime de l’atelier de l’écrivain : le sens même d’une esthétique, qui est tout aussi bien une éthique :
 «  Écouter, écouter jusqu’à ce que nous ne puissions plus dire “le silence” , jusqu’à ce que le silence soit aussi sensible que la rumeur des vagues. » « L’écriture, la seule tolérable, celle qui veut tout, celle qui admet qu’elle n’est pas tout, comme la vie, la seule acceptable, lorsqu’elle comprend que chaque jour elle doit renaître, vaincre les puissances d’inertie,  se rendre moins avare. Ainsi l’écriture et la vie sont-elles solidaires, elles s’entraident, elles se tournent vers le même horizon. » 
Quel horizon ? 
Là encore, par humilité, par souci de justesse, Dhainaut préfère laisser le mot en suspens : 
« Le poème dit l’arbre ou la vague, et ce à quoi il nous ouvre, nous n’avons plus de noms pour le désigner. »


(c) Pierre Dhainot

7 commentaires:

  1. Cher Houdin

    J'avais eu l'autre jour l'envie de mettre en écho un extrait du discours prononcé devant l'académie Nobel par la très grande et très humble wislawa Szymborska à propos de la poésie;
    (désolée d'être aussi longue, on ne peut résumer ses propos)

    "On prétend que dans un discours,la première phrase est toujours la plus difficile. Le plus dure serait donc derrière moi...et pourtant je sens que les phrases suivantes ne seront pas moins ardues, la troisième, dixième,jusqu'à la dernière, car je vais parler de poésie. Je me prononce rarement sur le sujet, presque jamais. Et toujours persuadée que je le fais mal. C'est pour cela que mon discours ne sera pas trop long. L'imperfection est plus facile à supporter à petites doses. [...] Je peux donc me permettre de dire que, tout en privant les poètes du monopole de l'inspiration, je les range malgré tout parmi les très rares élus du destin. [...]il est des tortionnaires, dictateurs, fanatiques, démagogues décidés à conquérir le pouvoir grâce à quelques slogans hurlés à tue-tête, qui aiment eux aussi leur travail, et le pratiquent avec un zèle imaginatif. Oui, mais voilà, ils "savent". Ils savent et ce qu'ils savent leur suffit à tout jamais. Ils ne sont curieux de rien d'autre, car ceci pourrait écorner leurs arguments. Et tout savoir incapable d'engendrer de nouvelles questions trépasse à court terme... [...] il peut même devenir un danger mortel pour les peuples.
    C'est pour cela que je tiens en si haute estime ces quelques petits mots "je ne sais pas" . Petits mais fortement ailés. Ouvrant notre vie sur les espaces que nous portons en nous mêmes, et sur ceux où l'on a suspendu notre pauvre terre.
    Si Isaac Newton ne s'était pas dit "je ne sais pas", une pluie de pommes aurait pu s'abattre sur son jardin et il ne ferait rien que d'en ramasser une, de temps en temps, et de la manger avec appétit. [...] Un poète, si c'est un vrai poète, se doit lui aussi de répéter "je ne sais pas". Dans chaque nouveau poème, il tente d'y répondre, mais après chaque point final un nouveau doute l'envahit, une nouvelle hésitation; conviction qu'il s'agit une fois de plus d'une réponse provisoire et absolument insuffisante. [...]



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    1. Merci paul(A), on a vraiment tout gagné à attendre un petit peu, après mon contretemps de postage de billet de l'autre jour!

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  2. "sous un titre de billet malicieux si je pense au jour d'aujourd'hui." c'est ton anniversaire aujourd'hui?

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    1. Le point est pour toi !
      ;-)

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    2. so,same player shoot gain!

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  3. Un début malicieux? Belle suite alors jusqu' prochain 16-4!

    Intéressante cette idée, ici répétée, que la poésie serait physique, corporelle, intimement liée à la marche, rythme, à la voix, sonorités etc...
    Belle journée K!

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    1. Un côté minéral m'attirer aussi dans ces textes-là.
      ET...puisqu'on est entre nous, malicieux oui parce que ça fait 43 ans que j'ai 10 ans !!!!

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