mercredi 5 septembre 2012

Grande nouvelle


Il ne passe guère une année sans que je la relise.
La voici.
Vertigineuse.

- - -  

Continuité des parcs

Il avait commencé à lire le roman quelques jours auparavant. Il l’abandonna à cause d’affaires urgentes et l’ouvrit de nouveau dans le train, en retournant à sa propriété. Il se laissait lentement intéresser par l’intrigue et le caractère des personnages. Ce soir-là, après avoir écrit une lettre à son fondé de pouvoirs et discuté avec l’intendant une question de métayage, il reprit sa lecture dans la tranquillité du studio, d’où la vue s’étendait sur le parc planté de chênes. Installé dans son fauteuil favori, le dos à la porte pour ne pas être gêné par une irritante possibilité de dérangements divers, il laissait sa main gauche caresser de temps en temps le velours vert. Il se mit à lire les derniers chapitres. Sa mémoire retenait sans effort les noms et l’apparence des héros. L’illusion romanesque le prit presque aussitôt. Il jouissait du plaisir presque pervers de s’éloigner petit à petit, ligne après ligne, de ce qui l’entourait, tout en demeurant conscient que sa tête reposait commodément sur le velours du dossier élevé, que les cigarettes restaient à portée de sa main et qu’au-delà des grandes fenêtres le souffle du crépuscule semblait danser sous les chênes.

 Phrase après phrase, absorbé par la sordide alternative où se débattaient les protagonistes, il se laissait prendre aux images qui s’organisaient et acquéraient progressivement couleur et vie. Il fut ainsi témoin de la dernière rencontre dans la cabane parmi la broussaille. La femme entra la première, méfiante. Puis vint l’homme, le visage griffé par les épines d’une branche. Admirablement, elle étanchait de ses baisers le sang des égratignures. Lui, se dérobait aux caresses. Il n’était pas venu pour répéter le cérémonial d’une passion clandestine protégée par un monde de feuilles sèches et de sentiers furtifs. Le poignard devenait tiède au contact de sa poitrine. Dessous, au rythme du cœur, battait la liberté convoitée. Un dialogue haletant se déroulait au long des pages comme un fleuve de reptiles, et l’on sentait que tout était décidé depuis quelques jours. Jusqu’à ces caresses qui enveloppaient le corps de l’amant comme pour le retenir et le dissuader, dessinaient abominablement les contours de l’autre corps, qu’il était nécessaire d’abattre. Rien n’avait été oublié : alibis, hasards, erreurs possibles. A partir de cette heure, chaque instant avait son usage minutieusement calculé. La double et implacable répétition était à peine interrompue le temps qu’une main frôle une joue. Il commençait à faire nuit.

 Sans se regarder, étroitement liés à la tâche qui les attendait, ils se séparèrent à la porte de la cabane. Elle devait suivre le sentier qui allait vers le nord. Sur le sentier opposé, il se retourna un instant pour la voir courir, les cheveux dénoués. A son tour, il se mit à courir, se courbant sous les arbres et les haies. A la fin, il distingua dans la brume mauve du crépuscule l’allée qui conduisait à la maison. Les chiens ne devaient pas aboyer et ils n’aboyèrent pas. A cette heure, l’intendant ne devait pas être là et il n’était pas là. Il monta les trois marches du perron et entra. A travers le sang qui bourdonnait dans ses oreilles, lui parvenaient encore les paroles de la femme. D’abord une salle bleue, puis un corridor, puis un escalier avec un tapis. En haut, deux portes. Personne dans la première pièce, personne dans la seconde. La porte du salon, et alors, le poignard en main, les lumières des grandes baies, le dossier élevé du fauteuil de velours vert et, dépassant le fauteuil, la tête de l’homme en train de lire un roman.


© Julio Cortazar, « Continuidad de los Parques », Fin d’un jeu (1956), traduit de l’espagnol par C. et R. Caillois, Gallimard, 1963.

4 commentaires:

  1. Magnifiquement décrit, écrit, construit cet extrait...ou est-ce le conte entier?
    Merci, merci de l'avoir mis ici car, si je possède "Final del juego", honte à moi, je ne l'ai jamais lu!

    RépondreSupprimer
  2. Colo > Pas de quoi !
    Cette nouvelle - dans son intégralité ici, oui - se trouve à la fois dans Fin d'un jeu (que tu cites) chez Gallimard /L'Imaginaire et aussi dans "Les Armes secrètes" que je possède en Folio poche. Le recueil "Gîtes" lui aussi amène des doublons. Je me suis aperçu à plusieurs reprises de ces doublons, y compris de traductions identiques, comme ça, que je ne m'explique pas... Droits, rééditions, ajouts de textes jusque là jamais traduits, ...? Je n'en sais rien.

    RépondreSupprimer
  3. Bonjour K, nouvelle avec vertige assuré, je suis d'accord :)
    J'adore littéralement ce procédé de mise en abyme pleine de suspens et de tournis que je retrouve souvent chez un de mes écrivains actuels préférés Paul Auster".

    NOTE de K
    Je relaie ici un commentaire de Telophase (http://telophase2010.canalblog.com/) qui rencontre des difficultés techniques pour commenter directement... Espérons que nous trouverons la clé !

    RépondreSupprimer
  4. Absolument génial! Non franchement, il fallait y penser... J'adore, tout simplement.

    RépondreSupprimer