jeudi 20 octobre 2011

Rock bottom

En ces temps où je me suis mis à réécouter en piochant dans ma cédéthèque, le plaisir s'est révélé intact avec les disques de Robert Wyatt.

Cuckooland et Comicopera que vous apercevez au centre et à droite sur l'image sont des albums des années 2000. En attendant peut-être de parler d'autres de ses albums dans ma collection,  je vous propose une chronique de l'ALBUM mythique, à gauche, Rock Bottom.



1973. Après une soirée un peu trop arrosée, Robert Wyatt, déjà connu musicalement dans SOFT MACHINE et MATCHING MOLE, est victime d'une chute du 3e étage qui bouleverse sa vie à tout jamais.
Pour un musicien, ici un batteur, perdre l'usage de ses jambes est un drame, une catastrophe.
Un raccourci erroné, consensuel dans la compassion et tenace comme une légende, voudrait que "Rock Bottom" soit l'oeuvre issue de cet accident. Non.
Car Wyatt travaillait déjà à l'écriture de cet album avant la catastrophe. Mais...
il est indéniable que le disque s'en nourrit, se teinte d'un halo lumineux plus que particulier dans un brouillard qui, en nous privant de nos repères habituels, nous entraîne à explorer le sensible.
La pochette originelle d'un blanc clinique, aux limites de l'effacement ou de la transparence, nous amène à deviner plus qu'à distinguer les ombres d'un dessin enfantin, et fait que "Rock Bottom", pour l'auditeur qui va entrer dans son univers, est tout simplement bien plus qu'un disque.
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On pressent que l'on va se retrouver dans des contrées inconnues, des territoires peu explorés.
Et si l'on s'y prête, si on s'ouvre à ce périple, c'est (comme pour un livre) un disque de chevet.
Inexorable. Inoxydable. On plonge dans les profondeurs pour voler à des milliers de mètres d'altitude.
L'émotion à l'état pur. Plus loin que les mots, plus loin que les notes. Indicible littéralement.
Les fragments d'une humanité aux accents de vérité, un éclat qui nous entaille en plein coeur et s'adresse à l'âme par sa beauté, sa profondeur insondable et - presque incroyablement - insoupçonnée.
Avec "Sea Song", en ouverture,  aux fausses allures de chanson pop minimale douce amère, Wyatt nous raconte bien à sa manière une histoire sans queue ni tête, surréaliste. Et soudain, imprévisible, cela bascule tout à coup dans l'inconnu, vous agrippe et vous entraîne dans une irrésistible mélancolie. Que Wyatt nous amène avec lui à vivre un tel degré d'intimité peut sembler dérangeant, il y a comme un "cap" à passer, comme un seuil de l'acceptable, de ce que l'on cherche aussi, qui renvoie à "pourquoi écouter ça ?". Mais lorsqu'il supplie plus qu'il ne chante sur des nappes de voix angéliques qui ne viennent d'on ne sait où, on sent qu'on ne le lâchera plus. Cette plainte qui est sienne nous renvoie à notre condition d'humains.
"Alifib/Alifie" est l'autre grande pièce "névrosée" du disque. On est en partance. Comme un cheminement lent, progressif, lancinant dans une ambiance étrange, une folie aux décalages millimétriques presque imperceptibles, où Wyatt chuchote sur le ton de la confidence (et sans discontinuer) le nom d'Alifib. Un appel obsessionnel comme un énorme cri silencieux. Il crée par cette répétition la rythmique sur laquelle repose la pièce toute entière. Et, quand "Alfie" arrive, on sait qu'on ne peut revenir en arrière, le paysage se transforme, et l'on ne résiste pas aux interventions possédées de Gary Windo au saxophone, époustouflant de rage contenue.  Implacable implosion.

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pochette de la réédition.
Au passage, voici les musiciens qui ont accompagné Wyatt ...
Mike Oldfield (guitare), Robert Wyatt (guitare, batterie, claviers, chant), Gary Windo (clarinette, saxophone ténor), Ivor Cutler (claviers, voix), Mongezi Feza (trompette), Alfreda Benge (voix), Fred Frith (piano, violon), Hugh Hopper (basse), Richard Sinclair (basse), Laurie Allan (batterie)
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Alors, peut-on aller jusqu'à dire que "Rock Bottom" survole tous les disques pop du vingtième siècle sans partage, comme on le lit souvent chez les adorateurs du disque ( comme d'autres d'ailleurs ) ?
Je suis toujours sceptique sur ce genre d'affirmation absolue car d'une part elle exclut, elle referme une trappe comme si on avait la prétention d'avoir tout écouté et d'être capable d'affirmer ça ! et,  d'autre part, elle contente narcissiquement son ou ses auteurs en tant qu'initiés qui font partie du cercle qui SAIT...
Pourquoi entrer dans un discours normatif pour une oeuvre inclassable ?
C'est pourquoi il me semble vain de se lancer dans une comparaison, un positionnement, une hiérarchisation.
Et dire seulement, cet album est magnifique. Et le répéter.
Car c'est déjà dire beaucoup. Et le faire écouter.
Et dire encore qu'il est admirablement situé là où il est.
C'est-à-dire AILLEURS.
Un disque, une expérience, parce qu'on n'est plus le même après.
Un voyage ...

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