samedi 15 octobre 2011

Reprise - Van der Graaf Generator / A grounding in numbers (2011)

Suite au crash de la précédente version d'Interférences, je remets en ligne ici cette chronique. Je procéderai de même en d'autres occasions dans d'autres catégories si cela s'avère pertinent et que je récupère les textes.


Comment aborder le nouveau disque d‘un groupe dont on connaît par cœur la carrière et l’œuvre, que ce soient les musiciens ou la démarche musicale, les thématiques, le style et la structure des compositions, les plans, les riffs ? Il me paraît impossible de faire abstraction de cette connaissance, de ces références.
Alors, peut-être ne faut-il pas aller trop vite pour commencer, et se donner le temps de plusieurs écoutes afin que l’échafaudage sonore se construise peu à peu. Surtout lorsque l’on sait que ce groupe et sa musique ne se donnent que rarement (ou pas) d’emblée…
Parmi les premiers éléments d’écoute, il y a ceux qu’on distingue en appui, à quoi on s’agrippe, comme un peu déjà « balisés » parce qu’on les « reconnaît », des réminiscences (internes à l’œuvre du groupe dans un premier temps en tout cas) qui affluent à mesure et peuvent envahir parfois !
Mais il y a aussi ce qui émerge, et cela sans référence, sans connaître ou identifier : juste parce qu’on le reçoit, proche , « facile » d’accès, dans la sensibilité du moment et de l’humeur : une phrase musicale qui nous parle, ou juste un fragment, une inflexion vocale, un mot, un « quelque chose » qui nous harponne. Cela s’emboîte, en parfaite correspondance entre ce qu’on entend et ce qu’on attend.
Bien sûr, il y a aussi des espaces intermédiaires, inconnus ou qu’on cerne mal, des trous (noirs ?) à remplir, des zones d’ombre à explorer pour organiser mentalement l’ensemble du disque tel qu’on le reçoit, le perçoit. Enfin, il me semble aussi que la disponibilité et l’envie sont importantes.
J’écoute de plus en plus rarement un disque dès que je l’ai ! J’attends de trouver le moment opportun. Et puis le rapport à la musique change, et la distance change, parfois près, parfois loin, l’actualité (comme ici pour cet album) servant de repère. Concernant Hammill et Van der Graaf Generator, je sors d’une période « loin », où j’ai suivi les choses sans plus, pas très convaincu par Trisector (l’album de 2008), un peu débranché par la lassitude, avec une distance que n’a pas raccourci l’impossibilité récurrente de dates de concert en France.
Mais surtout… beaucoup pris par d’autres musiques.
Et maintenant, rentrons dans le vif du sujet, après ce long préambule.
On connaît ces musiciens par cœur, bien sûr, je les suis depuis plus de trente ans maintenant, leur carrière en fait plus de quarante ! Et il leur est sans doute difficile de nous surprendre ; j’ai bien sûr reconnu des terres familières, mais je n’irai pas jusqu'à parler de tics ou de prévisibilité car cet album contient de bonnes petites surprises.
J'apprécie la tonalité générale de l'album, qui a davantage mes préférences que Trisector (avec ce qui m’était apparu comme une indigestion d'orgue) et pour autant qu'une comparaison soit valide ! J'aime bien l'équilibre trouvé dans l'instrumentation.
Au niveau des lyrics, ce sera un point faible, car je ne suis guère emballé, même après quelques scrutations attentives. Un peu comme si PH était en pilotage automatique : je trouve que particulièrement, le morceau 2 « Mathematics », que j'aime plutôt musicalement, et le morceau 12 titré « 5533 » sont d'une rare stérilité à ce niveau. Il manque de façon générale l’étincelle dans l’approche ou la trouvaille marquante dans le discours, le point de vue. Tout cela est un peu standard. Faut-il en chercher une raison dans le côté « groupe », moins personnel ?
Musicalement, je trouve que l’album décolle vraiment à partir de « Highly Strung », un morceau enlevé qui me convient bien, malgré tout ce qu’il représente de basique, éculé, et même caricatural. Le reste de l'album s'enchaîne bien, et les instrumentaux dispersés tout au long me font l'effet de respirations ou parfois de ponts qui soudent bien l'ensemble.

Voyons les détails : l’album comprend 13 morceaux aux durées variables mais l’accent est mis sur les formats courts et concis. Avec 5 morceaux qui font un peu plus de 2 minutes, 3 un peu plus de 3 minutes, 1 seul un peu plus de 4 minutes, 3 un peu plus de 5 minutes et 1 dernier ( le dernier) un peu plus de 6 minutes. L’ensemble a un côté concis et même abrupt qui me convient.
J’aime les petites touches de nouveauté dans l’instrumentation, même si cela reste anecdotique. Au niveau vocal, j’ai trouvé un travail sur les choeurs plus prégnant qu’auparavant , et une voix de Hammill parfois à la peine. Côté son, mixage , c’est très clair, très propre, même si ça ne fait pas tout !

"Your Time Starts Now", ouvre l'album, pas très bien à mon goût, le passage du temps, encore et encore, on a compris Peter que c’est une… obsession ! Morceau « ordinaire », oui c’est bien fait, mais en quoi est-ce marquant et, sur le fond, est-ce très différent d’un Hammill solo ???

"Mathematics", musicalement plutôt pas mal, mais c’est tout, j’ai du mal avec ce qui tient lieu de lyrics, même avec l’identité d’Euler, désignée la plus belle des équations, ça n’implique pas… le plus beau morceau de tous les temps ! Bon, ça tourne à l’auto-parodie , pour ma part pas convaincant du tout , on est quand même loin de l’entropie et de son urgence...Stranger still... (1981 album Sitting Targets)

"Highly Strung" est un morceau enlevé, qui n’est pas sans défauts, facilités ou impasses, mais que je reçois comme un second départ de l’album. Le groupe se lâche un peu…C’est brut et nerveux (titre...), avec rien de bien marquant au niveau de lyrics traitant de l’artiste avant l’entrée en scène (ou sur scène) tel un acrobate en équilibre instable...

"Red Baron" (instrumental) est un bon moment pour moi, avec une ambiance un peu étrange, lourde et pleine de mystère, et le titre m’évoque (à tort peut-être) Von Richthofen, le célèbre « baron rouge » de la guerre de 14... Ce morceau instrumental évoquerait-il les manoeuvres d’approche avant le combat aérien ?

"Bunsho", ça continue bien avec ce morceau dont le titre, d’après ce j’ai pu trouver, est un mot japonais : à la fois le nom d’une période historique allant de février 1466 à mars 1467, également le titre d’une œuvre d’un écrivain, un certain Ryūnosuke Akutagawa (en 1924, Bunsho) mais encore Kasumi Bunsho, un artiste réalisant des peintures zen. J’aime les guitares de ce morceau. Les paroles renvoient à l’incapacité de l’artiste de déceler le meilleur dans ce qu’il a produit, d’être le juge objectif de son travail, et peut-être même son incapacité à hiérarchiser. Cela vaut également pour le public, qui pourra accueillir et couronner de succès ce que l’artiste considère faible, moyen ou banal, le même public pouvant allègrement passer à côté d’une oeuvre que l’artiste considère LUI comme essentielle en terme d’accomplissement ou d’achèvement. On est bien sûr un peu obligé d’y voir un petit clin d’œil oblique de la part de Hammill dans sa relation avec le succès et la reconnaissance publique.

"Snake Oil" qui suit est très acide sur le plan des paroles, PH y fustige entre autres les fausses valeurs que notre époque a mises au sommet en une espèce de liturgie perverse. Cette propension à avaler des couleuvres, celles des maîtres qu’on veut bien se donner, et le conformisme qui confine à l’imposture, évacue la réflexion et les questions, renforce les comportements moutonniers, mais aussi le repli sur soi ... Bref, confusion, démagogie, manipulation... Le territoire musical est familier, là, et l’orgue de Banton m’emmène bien, la construction du morceau avec l’accalmie vers 2 :00 est bien révélatrice de l’interrogation et de l’incertitude avant que le couperet ne tombe ! On enfonce le clou et la reprise en fanfare sur la fin (vers 3 :50 où l’orgue redémarre) clôture les choses en beauté, sans laisser place au moindre doute.

« Splink » (instrumental), court encore, atonal, à l’instrumentation inhabituelle, presque abstrait est un morceau que j’aime bien avec une bonne séquence de batterie d’Evans, avant de glisser sur la fin vers le suivant ...

"Embarrassing Kid" qui a une thématique très proche – lyrics –de Diminished sur Thin Air (album solo de Hammill en 2009). Davantage d'auto- dérision peut-être que d’angoisse à reconsidérer le passé et ses secrets... Musicalement, ça tourne un peu court, peu de variations, et après quelques semaines, c’est un morceau qui ne sort pas vraiment du lot et gagne peu à peu son statut d’oubliable !

Mais ça repart avec "Medusa" , là aussi, cela peut être bien sans faire long, ce morceau en est la preuve, le climat est retenu, presque recueilli, les lyrics presque subliminaux, se contentant d’évoquer, laissant très libre l’interprétation. Très réussi, un de mes trois favoris !

"Mr. Sands" qui vient ensuite est un morceau pour lequel j’avais beaucoup de mal au départ, quelques écoutes plus tard c’est mieux mais graduellement je sature : au niveau vocal PH me fatigue, comme s’il m’étouffait, dommage, comme s’il n’arrivait pas à poser sa voix. Lourd, quand même. Les lyrics sont plutôt réussis et intéressants, Mr Sands est un code, on lance un appel à Mr Sands lorsque dans une salle de spectacle il va falloir évacuer… sans semer la panique.

"Smoke" est par contre très décalé, un bon petit second degré perceptible sur le travail des voix...Les lyrics sont de plain pied « www » avec liens, souris, clicks et…les traces qu’on laisse à son insu…d’où l’invite à rester vigilant, et tenter ( ?) de maîtriser, contrôler... car il n’y pas de fumée sans feu ! J’aime le lien (tiens !) qui bascule dans ...

« 5533 » avant-dernier morceau qui, musicalement, a des parfums légers jazz impro, avec effluves crimsoniens, sur un registre chanté/déclamé qui fonctionne pas mal. Mais je ne remets pas de couche sur les paroles, il suffit !

Pour terminer "All Over the Place", avec lequel mon parcours est plus tourmenté : j’ai eu un peu de mal à apprivoiser ce morceau . Au bout du compte, j’aime beaucoup plus le début très rythmé, très répétitif, alors que j’ai tendance à décrocher après, quand ça devient plus « grave » certes, mais aussi malheureusement …un peu grandiloquent. Les lyrics traitent de la perte d’identité, sans rien de marquant (hélas) à mon gré.

Bilan, Red Baron, Bunsho, Medusa, Splink sont vraiment mes favoris, puis Snake Oil, Smoke, Highly strung, et les autres beaucoup plus mitigés ou intermittents… Dans l’album, on remarque qu’une thématique se dégage dans nombre de morceaux, sur l’identité, les codes, les traces et empreintes qu’on laisse, particulièrement dans le « cyberworld » que nous vivons aujourd’hui, ce qui donne une possible interprétation du titre de l’album « A grounding in numbers ». Tout est fondé sur les chiffres aujourd’hui, codes, traces qu’on laisse…
En 2011, VdGG c’est donc ça. C’est comme ça. Pourquoi refaire ce qui a été fait ? Inutile. Et je peux toujours retourner écouter par exemple Godbluff (1975), je l’ai, mais en fait, je les ai tous ! Alors ne pas chercher midi à quatorze heures, on ne « récalcitre » pas, c’est pas le disque que j’attendais, de toute manière ce n’est jamais le disque qu’on attend !

Un extrait ?

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